Le jour où l’Angleterre a cessé d’être une île, ou presque

Un article de Nord Littoral,  hommage à notre Vice Président, Philippe Cozette,  qui a depuis toujours si bien représenté notre cher Tunnel sous la Manche.

 

Par Hervé DEGUINES

Article Publié par Nord Littoral le  6 Juin 2026 à 10h00 Temps de lecture: 4 min

Il était une fois Calais. Le jour où l’Angleterre a cessé d’être une île, ou presque…

Nous sommes le 1ᵉʳ décembre 1990. Un ultime coup de pioche et la roche s’ouvre enfin. L’instant historique est arrivé. La poignée de mains entre le Français Philippe Cozette et l’Anglais Robert Graham Fagg scelle, sous la Manche, l’un des épisodes les plus marquants de la grande aventure du Tunnel.

Depuis deux siècles, que de discussions, de tergiversations, de renoncements pour que le projet du tunnel sous la Manche trouve enfin son heureuse conclusion ! Napoléon en a rêvé dans sa vision de conquête de l’Angleterre. La paix revenue en Europe, dans un but plus pacifique, les gouvernements des deux pays n’ont pu s’entendre. Puis il y a eu deux guerres mondiales. Ensuite, il aura fallu plusieurs décennies pour que les Français et les Anglais se mettent d’accord pour que la réalisation du lien fixe prenne effet à l’aide de fonds privés, les politiques préférant ne pas s’engager sur un projet financièrement risqué.

Le 12 février 1986, le traité de Canterbury engage les gouvernements en présence de Margaret Thatcher et de François Mitterrand. Le contrat de construction est entériné entre la société Eurotunnel et TML qui regroupe tous les entrepreneurs retenus. Le chantier du siècle va pouvoir débuter par le creusement d’un puits côté français, à Sangatte, fin décembre 1987, suivi de l’arrivée du premier tunnelier.

Un grand témoin raconte

Durant quatre ans, Philippe Cozette, habitant de Peuplingues, embauché par TML, a bien connu et surtout activement participé à la réalisation du tunnel au cœur même de l’ouvrage car il faisait partie de ce que l’on a appelé les « hommes des tunneliers ». Il a été par conséquent l’un des témoins les plus proches de cette formidable aventure, comme il le raconte si bien dans son livre Nous les hommes du Tunnel ! publié en 2005.

Le premier Français à rencontrer un Anglais sous la Manche !

Après avoir revêtu la tenue de circonstance pour descendre chaque jour sous la mer, notre homme était loin d’imaginer l’immense privilège dont il bénéficierait plus tard. Posté en première ligne, il sait, le 30 octobre 1990 que le moment de la jonction entre l’Angleterre et la France ne tardera pas. Il vient en effet de ressentir, par le percement d’une sonde, un premier souffle d’air venu tout droit des voisins anglais. Son émotion est forte. Elle le sera bien davantage vers le 20 novembre lorsque le directeur du tunnelier T1 se présente sur son lieu de travail. Une visite de contrôle inopinée ? Pas du tout ! On lui annonce qu’il a été désigné pour être le premier Français à rencontrer un Anglais sous la Manche ! La nouvelle se répand comme une traînée de poudre parmi les médias et Philippe Cozette est désormais assailli de journalistes et de photographes au point d’être autorisé par son directeur à prendre une pause de trois jours.

En attendant le feu vert de l’Eurovision

Le 1ᵉʳ décembre 1990, le jour « J » est arrivé accompagné d’une impressionnante mise en scène pour marquer l’événement, avec l’installation d’un grand chapiteau destiné à accueillir la presse du monde entier, dont Michel Chevalet, le célèbre commentateur de TF1 chargé de couvrir ce rendez-vous promis à entrer dans l’histoire avec un « H » majuscule. Arrivé sur zone, Philippe Cozette est averti qu’il ne reste plus que cinquante centimètres de roche. Quelques coups de marteau-piqueur feront le reste mais, attention, il faut se plier aux exigences de la télévision. L’Eurovision doit prendre l’antenne à 12 heures, TF1 à 12 h 10.

La rencontre du siècle

Telle une horloge suisse, les horaires fixés sont respectés. À 12 heures, 12 minutes et 12 secondes, Philippe Cozette touche la main de son homologue anglais. « Dans le bruit qui emplissait la chambre d’attaque, je crus entendre de la part de Graham Fagg : “Bravo ! Bonjour mon ami ! ”. Je lui répondis : “Welcome to France !” » raconte-t-il dans son livre. Ensuite intervient l’échange des drapeaux des deux pays, immortalisé par de nombreuses photos. Graham passe ensuite de l’autre côté et reçoit de Philippe un morceau de craie extrait du puits de Sangatte, point de départ réel des travaux. Philippe Cozette en parle encore aujourd’hui avec beaucoup d’émotion.

Le chiffre : 12 L’heure, les minutes et les secondes : le timing précis de la rencontre.

Thomé de Gamond à l’origine du projet de lien fixe

Un tube de fer, déposé par sections au fond du détroit, tel est le projet présenté par Aimé Thomé de Gamond. Il en fera plusieurs qui, tous, se heurtent à des problèmes techniques. Même des ponts sortiront de son imagination fertile. Le 20 avril 1856, il montre à Napoléon III son projet de tunnel. Les deux hommes se connaissent bien. C’était lors de leur adolescence en Allemagne. L’Empereur semble séduit, y compris un comité d’experts spécialement constitué. Hélas, l’attentat perpétré par Felice Orsini contre Napoléon III refroidit singulièrement l’ambiance. Il aurait en effet été préparé outre-Manche et, selon la rumeur, le gouvernement anglais n’aurait rien fait pour l’empêcher. Bref, Thomé de Gamond voit ses espoirs s’envoler. Il revient cependant à la charge lors de l’Exposition universelle de 1867. Les relations franco-anglaises se sont apaisées mais le projet restera dans les cartons. De nos jours, une association, L’Amicale des Bâtisseurs du Tunnel, perpétue le souvenir du chantier du siècle et de cette épopée.

Hervé DEGUINES

 

L’amicale des bâtisseurs du tunnel sous la Manche remercie  Nord Littoral et Mr Hervé Deguines pour cet article,  qui rappelle des informations historiques souvent oubliées.

 

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